A BAS CONFUCIUS1 ET SA BOUTIQUE !

La Révolution des Taiping

Par le Comité de rédaction de la Collection "Histoire moderne de Chine"

EDITIONS EN LANGUES ETRANGERES, PEKIN, 1978

"Là où il y a Oppression, il y a Résistance !" (note de l'éditeur)

 

Après la Guerre de l'Opium de 1840, la pénétration du capitalisme étranger vint s'ajouter à l'antique oppression féodale, pour plonger le peuple chinois au plus profond de la misère. Les contradictions de la société chinoise et la crise où elle se trouvait ne firent que s'aggraver.

Pendant la Guerre de l'Opium, les agresseurs britanniques s'étaient livrés au pillage et aux exactions. Rien qu'en argent, ils extorquèrent partout des sommes considérables, et à la fin, les indemnités de guerre atteignirent la somme fabuleuse de 21 millions de dollars argent. Si l'on compte les pillages, les dommages causés par l'agression, et les frais de guerre à la charge du gouvernement Tsing, le chiffre est encore plus impressionnant. Ces charges effrayantes retombaient toujours, directement ou indirectement, sur le dos du peuple.

L'opium était déjà un mal fort répandu avant la guerre, et c'est l'opposition entre les trafiquants et les partisans de son interdiction qui avait mis le feu aux poudres. Après la guerre, les agresseurs britanniques et américains avaient ouvertement fait de Hongkong la plaque tournante de leur trafic. De là, ils introduisaient l'opium par les divers ports des côtes chinoises, en quantité chaque année croissante.

Au début des années 50 du XIXe siècle, les livraisons augmentaient tous les ans de 50 000 à 60 000 caisses. L'opium était ordinairement payé en argent-métal, et chaque année, 20 000 à 30 000 taels s'écoulaient de la sorte. A l'époque de l'insurrection dirigée par Hong Sieou-tsiuan, celui-ci reprochait au gouvernement impérial de "gaspiller chaque année plusieurs dizaines de millions de taels d'or et d'argent pour de l'opium". Le peuple chinois ne pouvait plus souffrir cette dilapidation du trésor public pour de la drogue.

Cousin de Hong Sieou-tsuian et d'origine paysanne comme lui, Hong Jen-kan, pour éveiller les esprits, exprimait ses idées sous la forme de poèmes populaires :

A qui mieux mieux, le peuple se prosterne
Devant des idoles inertes,
Qui ne sont que de creuses ressemblances ;
Elles ont la forme d'un corps,
Mais que peuvent-elles sentir ?
Des temples la belle ordonnance
N'est rien qu'absurde vanité.


Tout cela exprime son désir de voir appliquer partiellement son programme de renouveau politique. Dans sa prétention à détruire l'ancien et à promouvoir le nouveau, il petit être considéré comme un précurseur du mouvement pour le renouveau culturel de la Chine moderne.

Dès qu'il apparut sur la scène de l'histoire, le Royaume céleste déclara la guerre à la classe dominante féodale représentée par la dynastie Tsing et aux forces agressives du capitalisme étranger. Il inaugura la lutte antiféodale et anti-impérialiste frayant la voie à la révolution démocratique. Son histoire a toujours encouragé le peuple chinois à lutter.

La révolution des Taiping porta également de rudes coups à la superstructure du féodalisme. L'empereur était alors tenu pour "sage et clairvoyant par essence", et hors de toute atteinte. Tandis que Hong Sieou-tsiuan compara toutes les forces mauvaises à des monstres et à des démons, et l'empereur au "Roi des enfers". Et non seulement l'empereur contemporain qu'il voulait renverser était le Roi des enfers, mais tous les empereurs de l'histoire l'étaient aussi. Il disait : "Pendant les deux millénaires écoulés depuis les Ts'in et les Hans jusqu'à aujourd'hui, que d'âmes furent persécutées et tourmentées par ce Roi des enfers !". C'était là attaquer indirectement la dictature monarchique, ce qui sera précisément l'un des grands thèmes de la révolution démocratique bourgeoise de 1911. Les Taiping osèrent renverser à terre et fouler aux pieds l'idole de Confucius, exaltée par les dominateurs féodaux de l'histoire comme "le sage suprême et le premier maître", affirmer que sa doctrine était nulle et absurde et que les Quatre livres et les Cinq classiques2 de l'école confucéenne n'étaient que des "livres de sorcellerie" ; ils condamnèrent toute la littérature féodale sur "l'enseignement des maîtres".

Ils devancèrent ainsi le mot d'ordre : "A bas Confucius et sa boutique !" de l'époque du Mouvement du 4 Mai3, et se firent les hérauts d'une culture nouvelle. Si la révolution des Taiping se fonda sur la doctrine religieuse de la "Société des Adorateurs de Dieu" pour briser les chaînes du féodalisme, c'est parce qu'il était alors impossible de forger une arme de critique plus adéquate. Mais ils surent transformer les enseignements chrétiens, de dogmes asservissants en une philosophie de combat et de révolte qui entama gravement la superstructure du féodalisme ultraréactionnaire. Les coups qu'elle lui porta furent si rudes que Tseng Kouo-fan put dire : "Confucius et Mencius en pleurent amèrement dans l'autre monde".

Le Royaume céleste voulut transformer la propriété féodale de la terre, changer par là l'aspect de la société féodale et édifier une société idéale, égalitaire. Ce n'était qu'une belle utopie mais aussi une déclaration de guerre à l'ensemble du régime féodal.

 

Les Taiping engagèrent une lutte sans concessions contre les forces agressives du capitalisme étranger, repoussèrent toutes leurs exigences et prétentions et ripostèrent résolument à leur intervention armée. Ce qui atteste "l'indomptable esprit de résistance du peuple chinois qui refuse de s'incliner devant l'impérialisme et ses laquais"4.

La révolution des Taiping fut défaite. Mais son oeuvre brillante et ses mérites historiques resteront toujours dans notre mémoire. Comme l'écrivit Lénine: "Marx savait aussi voir qu'à certains moments de l'histoire, une lutte acharnée des masses, même pour une cause désespérée, est indispensable pour l'éducation ultérieure de ces masses elles-mêmes pour les préparer à la lutte future"5.

Le glorieux combat des Taiping a poussé l'histoire en avant ; il a frayé pour les générations suivantes la voie révolutionnaire du renversement de la dynastie Tsing, servante de l'impérialisme.

Gloire immortelle aux héros Taiping !

1Confucius
Confucius (551-479 av. J.-C.) naquit dans l'Etat de Lou (aujourd'hui le Chantong) dans les dernières années de l'époque Tchouentsieou (770-476 av. J.-C.) ; c'était le deuxième enfant de la famille.
Penseur de l'aristocratie des propriétaires d'esclaves, il fut le fondateur de l'école confucianiste. Avant vécu dams une période de grandes transformations sociales - celle de l'effondrement du système esclavagiste et de la montée du féodalisme -, Confucius consacra sa vie à tenter de restaurer l'ancien ordre social. Programme de restauration de l'ordre ancien, il élabora un système philosophique réactionnaire avec le "jen" (la bienveillance) comme élément central, préconisant de "se modérer et d'en revenir aux rites". Il enseigna la conception de la "volonté du Ciel" et prêcha l'apriorisme. Il soutenait que "la vie et la mort sont dictées par le destin, que la richesse et les honneurs émanent d'En haut", et que certaines gens possèdent "la connaissance innée". Ses idées réactionnaires en matière éducative témoignaient d'un grand mépris pour le travail productif : "à brillantes études, hautes fonctions", soutenait-il. Pendant 2000 ans, à partir de la dynastie des Han (206 av. J-C. - 220 ap. J-C.), dans la Chine féodale et la société semi féodale et semi coloniale, la doctrine de Confucius, embellie et développée par les dominateurs des différents régimes, servit à sauvegarder le pouvoir réactionnaire et à entraver la pensée du peuple travailleur.

2Les Quatre livres et les Cinq classiques
Les Quatre livres : Ta Hsiué - "la Grande Etude", Tchong Yong - "l'Invariable milieu", Louen Yu - "les Entretiens de Confucius" et Meng Tse - "les Oeuvres de Mencius".
Les Cinq classiques : Che - "le Livre des Odes", Chou - "le Livre des Documents", Li - "le Livre des Rites", Yi - "le Livre des Changements" et Tchouentsieou - "Annales de l'époque Tchouentsieou".

3Le 4 mai 1919
Le 4 mai 1919, les étudiants de Pékin manifestèrent contre la cession au Japon d'un grand nombre de droits de la Chine dans le Chantong par la conférence qui réunissait alors, à Paris, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, la France, le Japon, l'Italie et d'autres pays impérialistes. Ce mouvement des étudiants rencontra un écho immédiat dans tout le pays. Après le 3 juin, il devint un mouvement révolutionnaire national contre l'impérialisme et le féodalisme et engloba le prolétariat, la petite bourgeoisie urbaine et même la bourgeoisie nationale.

4Oeuvres choisies de Mao Tsétoung, tome 11, p. 335.

5V. Lénine : "Préface à la traduction russe des lettres de Marx à Kugelmann", Oeuvres, tome 12.